| |
Géographie de Strabon
L'Asie - Livre XI - Le nord de l'Asie, Caucase, Arménie
Chapitre II - La Méotide et la Colchide
Traduction de Amédée Tardieu,
éditée à Paris, Hachette, en 1867.
Strabon d'Amasia
en Cappadoce vécut aux
Iers siècles avant et après JC. Il écrivit en grec une Histoire de Rome,
aujourd'hui perdue, qui continuait celle de Polybe, et une Géographie
universelle en 17 livres.
NB : Les cartes géographiques qui
accompagnent ces chapitres n'appartiennent pas à l'édition de Tardieu, mais
aux deux atlas suivants :
|

Spruner-Menke, Atlas antiquus, Karoli Spruneri opus,
tertium edidit
Theodorus Menke Gothae : Sumtibus Justi Perthes (1865) |

Louis Figuier, La Terre et les Mers, ou description
physique du globe, Paris, Librairie Hachette (1884) |
1. Cela posé, quels peuples se trouveront occuper la première section [de
l'Asie septentrionale] ? Nous nommerons d'abord au N. et le long de l'Océan
certaines tribus nomades et hamaxoeques appartenant à la nation
Scythique, et, en arrière de celles-ci, des tribus de Sarmates également de
race Scythique, auxquelles succèdent des Aorses et des Sirakes, ceux-ci
s'avançant au midi jusqu'à la chaîne du Caucase et se divisant en nomades
d'une part, et en scénites et en agriculteurs d'autre part ; puis des
Maeotis sur les bords du Palus Maeotis. Signalons encore, sur le littoral
même, où elle occupe la rive asiatique du Bosphore, signalons encore la
Sindiké, et, après la Sindiké, le territoire des Achmi, des Zygi, des
Héniokhes, des Cercètes et des Macropogons, lesquels habitent au-dessous des
défilés occupés par les Phthirophages. Quant aux Héniokhes, ils précèdent la
Colchide, laquelle se trouve située juste au pied du Caucase et des monts
Moschikes. - Mais nous avons pris le cours du Tanaïs pour la limite de
l'Europe et de l'Asie, c'est, donc de là que nous devons partir dans la
description détaillée que nous allons entreprendre.
2. Le Tanaïs vient du nord, mais il n'est pas vrai, comme on le croit
généralement, qu'il coule juste à l'opposite du Nil, sous le même méridien :
celui sous lequel il coule est plus oriental que le méridien du Nil. Toute
l'analogie qu'il offre avec ce fleuve, c'est que, comme lui, il cache ses
sources ; seulement, tandis qu'une grande partie du cours du Nil nous est
parfaitement connue, grâce à cette double circonstance que la contrée qu'il
traverse est partout d'un accès facile et que lui-même peut être remonté
très haut, du Tanaïs nous ne connaissons guère que les bouches (il y en a
deux, comme chacun sait, qui se déversent dans la partie la plus
septentrionale du Palus Maeotis à 60 stades de distance l'une de l'autre).
Au-dessus de ces bouches, maintenant, l'excès du froid et le peu de
ressources du pays (inconvénients supportables peut-être pour les indigènes
qui ne vivent, comme tontes les populations nomades, que de la chair et du
lait de leurs troupeaux, mais auxquels les étrangers ne résistent pas) ont
toujours entravé le progrès de nos connaissances. Ajoutons que ces nomades,
peu sociables de leur nature, profitaient de ce qu'ils étaient les plus
nombreux et les plus forts pour intercepter tous les chemins pouvant donner
accès par terre dans leur pays, ou pour empêcher qu'on ne remontât la partie
navigable du fleuve, Aussi que n'a-t-on point supposé ? Les uns ont prétendu
que le Tanaïs prenait sa source dans le Caucase, que de là il se portait au
N. et qu'après avoir coulé longtemps dans cette direction il se détournait
brusquement pour aller se jeter dans le Palus Maeotis (Théophane de Mitylène
lui-même se range à cette opinion) ; les autres ont fait du Tanaïs un bras
du haut Ister, mais sans produire aucun indice certain d'une origine aussi
lointaine et aussi excentrique, et sans paraître se douter que le Tanaïs
pouvait tout aussi bien avoir ses sources situées à peu de distance dans le
nord.
3. Baignée à la fois par le fleuve dont elle porte le nom et par le lac
Maeotis, la ville de Tanaïs a eu pour fondateurs les Grecs du Bosphore. Tout
récemment, pour le seul fait d'avoir désobéi, cette même ville s'est vu
saccager par ordre du roi Polémon. Elle avait servi jusque-là d'emporium ou
de marché commun aux Nomades de l'Europe et de l'Asie et aux Grecs du
Bosphore, lesquels traversaient le Palus Maeotis pour s'y rendre, les
premiers y transportant des esclaves, des peaux et différents produits de
l'industrie nomade, et les seconds des tissus, du vin et maintes autres
productions des pays civilisés qui trouvaient à s'y échanger avantageusement.
A 100 stades en avant de l'emporium on aperçoit l'île d'Alopécie qui
renferme une population très mélangée, sans compter beaucoup d'îlots
répandus dans le Palus Maeotis et à une très petite distance de la côte. La
traversée en ligne directe depuis l'entrée du Maeotis au S. jusqu'à
l'embouchure du Tanaïs au N. mesure 2200 stades. et la distance n'est guère
plus forte en longeant la côte.
4. Cette côte, rangée à partir du Tanaïs, nous présentera d'abord, à 800
stades de distance, le Grand Rhombitès, principal centre des pêcheries qui
alimentent les tarichées ou établissements de salaison ; puis, à 800 stades
plus loin, le Petit Rhombitès [avec] un promontoire [de même nom,] où se
trouvent aussi des pêcheries, mais moins importantes. C'est surtout des îles
du littoral que partent les bateaux pêcheurs qui alimentent le marché du
Grand Rhombitès ; mais celui du Petit Rhombitès est approvisionné par les
Maeotes eux-mêmes. Sous ce nom de Maeotes on comprend toute la population
répandue le long de cette côte, population agricole, mais non moins
belliqueuse que les Nomades, divisée d'ailleurs en plusieurs tribus, les
unes plus sauvages (ce sont celles qui sont le plus rapprochées du Tanaïs),
les autres plus civilisées (ce sont celles qui touchent au Bosphore). Du
Petit Rhombitès à Tyrambé et au fleuve Anticitès on compte 600 stades ; puis
120 jusqu'au bourg de Cimméricum, embarcadère habituel de ceux qui veulent
traverser le Palus Maeotis. Signalons encore dans cette partie de la côte
quelques observatoires connus sous le nom de Clazomeniônscopae.
5. Cimméricum avait anciennement le rang de ville et s'élevait dans une
presqu'île dont l'isthme avait été fermé par les habitants au moyen d'un
fossé et d'une levée en terre. Ceux-ci avaient fondé un puissant empire qui
s'étendait sur tout le Bosphore et c'est d'eux que le Bosphore a pris le nom
de Bosphore Cimmérien. Le même peuple, se ruant sur les populations de
l'intérieur établies à la droite du Pont, poussa ses incursions jusqu'à
l'Ionie, mais pour se voir à son tour chasser de ses possessions par les
Scythes, qui devaient eux-mêmes plus tard être expulsés par les colons grecs
de Panticapée et des autres villes du Bosphore.
6. On compte ensuite 20 stades jusqu'au bourg d'Achilléum, ainsi nommé parce
qu'il possède un temple d'Achille. C'est à la hauteur d'Achilléum et juste
entre ce point et les bourgs de Myrmécium [et de Parthénium] qui lui font
face de l'autre côté du détroit, que l'entrée du Maeotis se trouve être le
plus resserrée : et en effet, dans cet endroit, elle n'a plus guère que 20
stades de largeur. Ajoutons qu'il existe un Héracléum tout près de Myrmécium.
7. De là au Tombeau de Satyrus la distance est de 90 stades. On nomme ainsi
une espèce de tumulus élevé au haut d'un promontoire en l'honneur d'un de
ces princes qui ont régné naguère avec gloire sur le Bosphore.
8. Tout auprès est le bourg de Patraeus, distant à son tour de 130 stades du
bourg de Corocondamé, point extrême du Bosphore Ciminérien, autrement dit du
détroit qui sert d'entrée au Palus Maeotis et qui s'étend depuis la passe
comprise entre Achilléum et Myrmécium jusqu'à celle qui sépare Corocondamé
d'Acra, petit bourg dépendant du territoire de Panticapée, laquelle n'a
encore que 70 stades. C'est jusque-là aussi que s'avancent les glaces, quand
le Maeotis, à l'époque des grands froids, se prend au point de permettre le
passage des piétons. Tout le détroit, du reste, est pourvu de bons ports.
9. Au-dessus de Corocondamé on découvre un immense lac ou étang appelé de
son nom de Corocondamitis et qui débouche à 10 stades du bourg. Ce lac
reçoit un bras de l'Anticitès qui se trouve ainsi faire une île de tout le
terrain compris entre le lac, le Maeotis et le fleuve. L'Anticitès est
appelé par quelques auteurs du nom d'Hypanis, comme cet autre fleuve
voisin du Borysthène.
10. Mais pénétrons dans le Corocondamitis, nous y rencontrons successivement
Phanagorée, ville de grande importance, Cépi, Hermonasse, et le temple
d'Apaturum consacré à Vénus. De ces différentes localités, il en est deux,
Phanagorée et Cépi, qui sont situées dans l'île dont nous venons de parler
tout de suite à gauche de l'entrée du Corocondamitis ; les autres sont à
droite, au delà de l'Hypanis, dans la Sindiké où se trouvent aussi, sans
parler de la résidence du roi des Sindi située tout près de la mer, Gorgipia
et Aboracé. Comme les habitants de ces localités sont soumis aux rois du
Bosphore, on leur donne à tous le nom de Bosporani. Mais les
Bosporani d'Europe ont Panticapée pour capitale et ceux d'Asie [Phanagoria
ou] Phanagorium (ce nom a les deux formes). Phanagoria paraît être
l'emporium ou marché des denrées apportées du Palus Maeotis et des pays
barbares situés au-dessus, comme Panticapée est celui des marchandises qui
arrivent du côté de la mer. Phanagoria possède aussi un temple célèbre de
Vénus Apaturos. Voici comment on explique l'épithète Apaturos jointe
au nom de la déesse : on prétend d'après je ne sais quel récit des
mythographes que Vénus, se voyant assaillie en ces lieux par les Géants,
aurait appelé Hercule à son aide, l'aurait caché au fond d'une caverne, puis,
donnant accès à chacun des réarts l'un après l'autre, les aurait tous ainsi
au fur et à mesure livrés par traîtrise (ex apatês) aux coups
d'Hercule.
11. Sous le nom de Maeotis, on comprend, avec les Sindi dont nous
venons de parler, les Dandarii, les Torètes, les Agri, les Arréchi, voire
les Tarpètes, les Obidiacènes, les Sittacènes, les Doskes [et] d'autres
peuples encore. On peut même étendre cette appellation aux Aspurgiani,
nation qui occupe, entre Phanagoria et Gorgipia, une étendue de pays de 500
stades, et qui, menacée naguère par le roi Polémon à l'ombre de fausses
démonstrations d'amitié, sut démêler son dessein, et, prenant les devants,
l'attaqua, le fit prisonnier et l'envoya au supplice. Il est arrivé souvent,
du reste, que tous ces Maeotes, au lieu de demeurer unis, se sont divisés :
alors, tandis qu'une partie jurait fidélité à la puissance qui se trouvait
posséder dans le moment l'emporium de Tanaïs, les autres se plaçaient sous
le protectorat des Bosporani. Quelquefois aussi ce furent les rois ou
souverains du Bosphore qui prirent l'offensive et qui s'emparèrent à main
armée de tout le pays jusqu'au Tanaïs : c'est ce que firent notamment les
derniers rois du Bosphore, Pharnace, Asandre et Polémon. Il paraît même que
Pharnace aurait, au moyen d'un ancien canal nettoyé à cet effet, détourné le
cours de l'Hypanis et amené ses eaux sur le territoire des Dandarii de
manière à inonder leurs campagnes.
12. La côte qui fait suite à la Sindiké et au canton de Gorgipia est occupée
par les Achaei, les Zygi et les Héniokhes : elle est presque partout
dépourvue d'abris et très montagneuse, [ce qui se conçoit,] puisqu'elle fait
déjà partie du Caucase. Ses habitants vivent principalement du produit de
leurs pirateries. Ils montent des embarcations fragiles, étroites et légères,
faites pour vingt-cinq hommes, mais pouvant, dans des cas exceptionnels, en
porter jusqu'à trente. Les Grecs nomment ces embarcations des samares. On
prétend que c'est à une colonie de Phthiotes-Achéens, compagnons de Jason,
qu'une partie de cette côte doit son nom d'Achaïe, de même que le nom
d'Héniokhie donné à une autre partie de la même côte paraît rappeler un
établissement de Lacédémoniens venus sous la conduite de Crécas et
d'Amphistrate, héniokhes ou écuyers des Dioscures. Ces pirates
forment avec leurs camares de véritables escadres et tiennent
perpétuellement la mer, soit pour faire main basse sur les vaisseaux de
transport, soit pour attaquer quelque province ou quelque ville du littoral,
exerçant ainsi par le fait une vraie tyrannie maritime. Du reste, les
populations du Bosphore semblent vouloir quelquefois elles-mêmes favoriser
leurs déprédations en leur prêtant non seulement des abris pour leurs
embarcations, mais encore des comptoirs, des entrepôts pour leur butin. Au
retour de leurs expéditions, comme ils n'ont chez eux ni ports ni mouillages,
ils portent leurs camares à dos d'hommes au fond des bois. Car c'est là
qu'ils habitent n'ayant pour se nourrir que le produit d'assez maigres
terres qu'ils cultivent comme ils peuvent ; puis, quand le moment est venu
de reprendre la mer, ils redescendent leurs carrares de la même façon
jusqu'à la côte. Ils ne procèdent pas autrement en pays étranger : ils
connaissent à l'avance certaines localités très boisées, y vont cacher leurs
embarcations et se répandent ensuite dans toute la contrée, marchant le jour
aussi bien que la nuit, et [donnant la chasse aux habitants] pour se
procurer des esclaves. Ils facilitent du reste autant qu'il est en eux le
rachat de ceux qu'ils ont enlevés, prévenant eux-mêmes une fois qu'ils ont
regagné leur pays les familles intéressées du lieu où elles retrouveront les
malheureux qu'elles ont perdus. Dans les contrées qui ont conservé leurs
chefs ou souverains nationaux les victimes de ces enlèvements ont encore
quelque secours à attendre, et il n'est pas rare que ces chefs attaquent à
leur tour les camares des pirates et les ramènent à titre de prises avec
leur équipage et leur butin. Mais dans la partie du pays actuellement
soumise aux Romains, il y a moins d'aide à attendre, vu l'incurie des légats.
13. Tel est le genre de vie que mènent ces peuples. Quant à leur
gouvernement, il est confié à des chefs appelés skeptoukhes, qui eux-mêmes
relèvent de tyrans ou de rois. Les Héniokhes, par exemple, comptaient quatre
de ces rois à l'époque où Mithridate Eupator, chassé du royaume de ses pères,
dut, pour aller chercher un refuge au fond du Bosphore, traverser leur pays.
Il put le faire sans trop de peine ; mais désespérant de pouvoir traverser
aussi aisément le territoire des Zygi à cause de la difficulté des chemins
et de la férocité des habitants, il s'astreignit à suivre le rivage de la
mer, se rembarquant même de fois à autre, jusqu'à ce qu'il eût atteint les
limites des Achaei ; il put alors, accueilli et aidé par ce peuple, il put
achever son voyage : il avait parcouru bien près de 4000 stades depuis le
Phase.
14. A partir de Corocondamé, la côte se dirige vers l'E. On y rencontre, à
la distance de 180 stades, le port et la ville de Sindicos ; puis, 400
stades plus loin, le bourg de Bata, avec un port de même nom, auquel le port
de Sinope, sur la côte méridionale, paraît correspondre aussi exactement que
Carambis, avons-nous dit, correspond au Criû-métôpon. Artémidore fait partir
de Bata la côte des Cercètes, qu'il nous représente comme bien garnie de
ports et de villages et comme mesurant 500 stades de longueur ; puis il
nomme successivement la côte des Achaei, longue, suivant lui, de 500 stades
; la côte des Héniokhes, longue de 1000 stades ; et enfin celle du grand
Pityûs, à laquelle il donne une longueur de 360 stades jusqu'à Dioscurias.
Mais les historiens des guerres de Mithridate, à qui nous devons nous en
rapporter de préférence, nomment les Achaei les premiers et les font suivre
des Zygi, d'abord, puis des Héniokhes, des Cercètes, des Moskhes et des
Colkhes, plaçant au-dessus de ceux-ci les Phthirophages, les Soanes et
d'autres peuplades caucasiennes. Toute la première partie du littoral occupé
par ces différentes nations forme, avons-nous dit, une ligne droite qui, en
même temps qu'elle regarde le midi, court vers l'E.; mais, à partir de Bata,
la côte s'infléchit peu à peu jusqu'à ce qu'elle arrive, dans les environs
de Pityûs et de Dioscurias, qui sont les premiers ports dépendants de la
Colchide, à faire face au couchant. Passé Dioscurias, on achève de ranger le
littoral de la Colchide, et, quand on atteint au delà Trapézûs, la côte se
trouve avoir décrit une courbe très marquée. Elle recommence alors à courir
presque en ligne directe et forme ainsi le côté droit du Pont-Euxin,
autrement dit le côté de cette mer qui regarde le nord. Ajoutons que la
partie du littoral qu'occupent les Achaei et les autres peuples à la suite
jusqu'à Dioscurias et aux pays de l'intérieur situés droit au midi de
Dioscurias est dans toute sa longueur dominée par la chaîne du Caucase.
15. Située comme elle est au-dessus de la mer du Pont et de la mer Caspienne,
cette chaîne semble un immense boulevard destiné à protéger l'isthme qui
sépare ces deux mers. Elle sert de limite entre l'Albanie et l'Ibérie au
midi et les plaines de la Sarmatie au nord. On y trouve, et en grande
quantité, du bois de toute espèce, notamment d'excellents bois pour les
constructions navales. S'il faut en croire Eratosthène, les indigènes ne
donnent pas au mont Caucase d'autre nom que celui de Caspius, dérivé
apparemment du nom même de la nation des Caspii. La chaîne principale envoie
dans la direction du midi quelques rameaux ou contre-forts, qui enveloppent
l'Ibérie et vont se relier aux montagnes d'Arménie et aux monts Moschikes,
voire même au Skydisès et au Paryadrès, toutes montagnes dépendant de la
partie du Taurus qui forme le côté méridional de l'Arménie, mais s'en
détachant dans la direction du Nord comme autant de branches distinctes et
pouvant s'avancer ainsi jusqu'au Caucase et à la portion de la côte de
l'Euxin comprise entre la Colchide et Thémiscyre.
16. En raison de sa situation dans l'espèce de golfe que nous venons de
décrire et parce qu'elle marque effectivement le point le plus oriental de
la mer [Intérieure], Dioscurias est souvent appelée le Fond de l'Euxin,
et le Terme ou l'extrême barrière de la navigation. Mais c'est
aussi ce que dit du Phase un vers devenu proverbe,
«Jusqu'au Phase, où des vaisseaux vient s'arrêter la course»,
seulement il est clair qu'ici il ne peut être question ni du fleuve du Phase
ni de la ville de même nom qui s'élève sur ses bords, et que l'ïambographe,
auteur de la pièce d'où ce vers est tiré, aura voulu désigner l'ensemble de
la Colchide par une de ses parties, puisque depuis l'embouchure du fleuve et
depuis la ville à laquelle il donne son nom on compte encore jusqu'au fond
de l'Euxin un trajet de 600 stades en ligne directe. La même ville de
Dioscurias peut être considérée comme la tête de l'isthme compris entre le
Pont et la Caspienne et comme une sorte d'emporium ou de marché commun aux
populations de l'intérieur aussi bien qu'aux tribus circonvoisines, vu
qu'elle réunit parfois dans ses murs, nous ne dirons pas comme certains
auteurs trop peu soucieux de la vérité, trois cents peuples différents, mais
soixante-dix peuples, parlant autant de langues distinctes, par suite
apparemment de la vie errante qu'ils mènent et de l'isolement auquel les
condamnent leur orgueil et leur sauvagerie, Sarmates d'ailleurs pour la
plupart, et tous habitants du Caucase. - Ici s'arrête ce que nous avions à
dire de Dioscurias.
17. Le reste de la Colchide consiste aussi principalement en une [étroite
zone] maritime arrosée par le Phase, grand fleuve qui prend sa source en
Arménie et qui se grossit des eaux de deux rivières descendues des montagnes
voisines et nommées le Glaucus et l'Hippus. On remonte le Phase jusqu'à
Sarapanes, place forte pouvant contenir la population d'une ville, et d'où
part une belle route carrossable qui mène en quatre jours aux bords du Cyrus.
Sur le Phase même s'élève une ville de même nom, centre du commerce de la
Colchide, et qui se trouve protégée, d'un côté par le cours du fleuve, d'un
autre côté par un lac ou étang et d'un troisième côté par la mer. De cette
ville, le trajet jusqu'à Amisus et Sinope (?) demande [sept à huit jours] à
cause du peu de consistance de la plage tout le long de cette côte et [de la
formation d'alluvions épaisses] à l'embouchure des fleuves. Le pays abonde,
d'une part, en denrées alimentaires toutes d'excellente qualité, sauf le
miel pourtant qui y est toujours un peu amer, et, d'autre part, en [matériaux]
de toute sorte propres aux constructions navales. Il a déjà le bois en
quantité, tant celui que ses forêts lui fournissent que celui qui lui vient
par la voie de ses fleuves ; et, pour ce qui est du lin, du chanvre, de la
cire et de la poix, l'industrie de ses habitants ne l'en laisse jamais
manquer. Sa fabrication de toiles de lin jouit aussi dans un temps d'une
très grande renommée : on exportait beaucoup de ces toiles dans les pays les
plus éloignés et quelques auteurs désireux de faire croire à l'existence
d'un lien de parenté quelconque entre les Colkhes et les Egyptiens n'ont pas
manqué d'invoquer cette circonstance comme une preuve à l'appui de leur
opinion. Par delà les fleuves que nous venons de nommer, c'est-à-dire en
pleine Moschike, s'élève le temple de Leucothée, antique fondation du héros
Phrixus, dont les populations continuent à aller prendre les oracles, en
ayant bien soin de ne jamais lui immoler de bélier. Ce temple, après avoir
été fort riche, s'est vu piller de nos jours, par Pharnace d'abord, puis,
peu de temps après, par Mithridate de Pergame ; car une fois qu'un pays
commence à déchoir, Euripide l'a dit (Troy. 26),
«Bien malade est la cause des Dieux, bien rare aussi l'hommage qu'on leur
adresse».
18. [Or la Colchide était à cette époque bien déchue de ce qu'elle avait
été]. Dans les temps anciens, en effet, elle avait jeté le plus vif éclat,
comme on en peut juger par ce que la Fable nous raconte ou plutôt nous
laisse deviner de l'expédition de Jason poussée peut-être jusqu'en Médie et
de l'expédition antérieure de Phrixus. Mais les rois successeurs de ces
héros ayant divisé le pays en plusieurs skeptoukhies n'eurent plus qu'une
médiocre puissance, et, quand survint le prodigieux accroissement des états
de Mithridate Eupator, toute la Colchide y fut aisément absorbée. Seulement,
Mithridate n'envoya jamais pour la gouverner et l'administrer qu'un de ses
plus fidèles serviteurs et amis. C'est à ce titre, notamment, qu'il y avait
envoyé Moapherne, oncle paternel de ma mère. De son côté la Colchide fut
toujours le pays qui fournit le plus de ressources à ce prince pour
l'entretien de ses forces navales. Mais, une fois Mithridate renversé, ses
états se démembrèrent et furent partagés entre plusieurs princes. Le dernier
qu'ait eu la Colchide est Polémon, et sa veuve Pythodoris qui a continué à
régner se trouve aujourd'hui réunir à la fois sous son sceptre la Colchilde,
Trapézûs, Pharnacie et certains pays barbares de l'intérieur dont nous
parlerons plus loin.- La Moschike si célèbre par son temple [de Leucothée]
forme trois régions distinctes occupées, la première, par les Colkhes, la
seconde par des tribus Ibères, la troisième par des Arméniens. Le souvenir
de Phrixus s'est conservé encore dans le nom d'une petite ville d'assiette
assez forte qui est située en Ibérie sur les confins de la Colchide, nous
voulons parler de Phrixipolis, plus connue actuellement sous le nom
d'Ideessa.
19. Au nombre des peuples qui fréquentent l'emporium ou marché de Dioscurias
figurent aussi les Phthirophages, ainsi nommés à cause de leur saleté et de
la vermine qui les couvre. Leurs voisins, les Soanes, ne valent guère mieux
qu'eux sous le rapport de la propreté, mais ils leur sont bien supérieurs en
puissance ; on peut même dire qu'ils surpassent en force et en bravoure tous
les autres peuples de ces contrées. Aussi exercent-ils une sorte de
domination sur les tribus circonvoisines du haut des cimes escarpées du
Caucase qu'ils occupent en arrière de Dioscurias. Ils ont pour les gouverner
un roi assisté d'un conseil de trois cents guerriers et peuvent mettre sur
pied, à ce qu'on assure, jusqu'à des armées de 200 000 hommes. Chez eux, en
effet, tout le monde est soldat, [mais] sans pouvoir se plier à la
discipline des armées régulières. Un autre fait qu'on nous donne pour
certain, c'est que les torrents de leur pays roulent des paillettes d'or que
ces Barbares recueillent à l'aide de vans percés de trous et de toisons à
longue laine, circonstance qui aurait suggéré, dit-on, le mythe de la Toison
d'or. [Quelques auteurs] prétendent aussi à ce propos que, si l'on a donné à
un peuple du Caucase le même nom qu'aux peuples de l'extrême Occident, à
savoir le nom d'Ibères, c'est parce que les deux pays se trouvent posséder
des mines d'or. Les Soanes trempent la pointe de leurs flèches dans des
poisons qui ont cela de particulier que leur odeur insupportable aggrave
encore, s'il est possible, la blessure faite par les flèches ainsi préparées.
En général, les peuples du Caucase voisins de la Colchide habitent des
terres arides et de peu d'étendue ; toutefois les deux nations des Albani et
des Ibères, qui à elles seules occupent l'isthme presque tout entier, et
qu'on peut à la rigueur ranger aussi parmi les nations caucasiennes, se
trouvent posséder une région fertile et capable de suffire amplement aux
besoins d'une population nombreuse.
>>> Chapitre V - Le Caucase
Méditerranées

Articles, Publications & Documents |
Links
| Last
Updates
|
Archive
|
About
Site
|
Home
Page
Please
send your
comments, opinions,
questions and suggestions by e-mail :
info@circassianworld.com
|
|