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Les Tcherkesses
Plus connus parfois sous le nom de
Circassiens, les Tcherkesses au nombre de quelque cinq millions dans le
monde, sont un peuple montagnard du Caucase du Nord. Faits & Projets
Magazine est allé à la rencontre de leur histoire.
21 mai 1864 : le destin d’un peuple
Par Alexandre
Grigoriantz
De même que le destin des
Tchétchènes bascula le 23 février 1944, jour de la déportation massive
de leur peuple au Kazakhstan, selon le point de vue où l’on se place, on
peut dire que l’histoire des Tcherkesses s’achève, ou commence, s’il
s’agit des émigrés, le 21 mai 1864. Aucun Tcherkesse au monde, qu’il
vive actuellement dans le Nord du Caucase, en Turquie, en Syrie, en
Jordanie ou ailleurs, n’ignore ni n’oubliera jamais cette date fatidique.
Ce jour-là, après que les troupes russes venues du Nord eurent opéré
leur jonction avec celles venues du littoral de la mer Noire, dans la
Haute vallée de la Mzymta, le grand duc Michel Nicolaïevitch, donna
lecture du rescrit de l’empereur, annonçant officiellement la fin de la
guerre du Caucase.
Le mois suivant, les
derniers Tcherkesses furent sommés de quitter définitivement leurs
villages dans les montagnes et durent choisir entre s’exiler vers la
Turquie ou bien aller s’installer dans des zones insalubres qui leur
avaient été réservées dans les plaines du Kouban, le long du fleuve.
Jusqu’au milieu du XIXème
siècle, les Tcherkesses occupaient, depuis des temps immémoriaux, cette
partie du Caucase qui s’étend depuis la péninsule de Taman, entre la mer
d’Azov de la mer Noire, jusqu’aux territoires des Ossètes, dans les
montagnes, et celui des Ingouches et des Tchétchènes dans le piémont
Nord du Caucase. Le nom de Tcherkesse ne correspond pas à un groupe
ethnique bien défini, mais plutôt à un ensemble de tribus du Nord-Ouest
du Caucase parlant des langues assez proches les unes des autres.
Le nom commun de « Tcherkesses » désigne à la
fois les Adyghés, les Oubykhs et les Abkhazo-Abazes. Au sein de
l’ethnie Adyghe, deux groupes linguistiques se distinguent : Kiakh et
les Kabardes. Dans le groupe Kiakh, figurent les tribus Chapsoughes,
Eghergoukay, Kémirkoy, Abzakh, Besleney, Hatikoy, Natikoy, Bjedoukh et
Jan, réparties essentiellement dans les républiques des Adyghés, des
Kabardes et Balkars, des Karatchaï et
Tcherkesses. Leurs croyances religieuses, jusqu’au XVIIIème
siècle et avant d’être convertis à l’islam sunnite, étaient centrées
autour du polythéisme, du paganisme et de l’animisme, avec des
influences juives, chrétiennes, puis musulmanes. La structure sociale
était divisée en quatre classes : les princes, les nobles, les hommes
libres et les esclaves. Les principaux symboles des Tcherkesses,
cavaliers et guerriers reconnus, sont les armes et les chevaux.

À partir de 1783, année où
l’impératrice Catherine II annexa la Crimée et les territoires situés
entre la mer d’Azov et le fleuve Kouban, qui marquait désormais la
limite du territoire des Tcherkesses dans cette partie occidentale du
Caucase, l’histoire de ce peuple, jusqu’en 1864, est celle d’une longue
résistance contre l’envahisseur venu du Nord. En 1783, les Tcherkesses,
alliés aux Tchétchènes et aux Tatars Nogaïs qui nomadisent dans les
plaines du Nord du Caucase, s‘organisent pour lutter ensemble contre les
« Moscovites ». De 1790 à 1829, les Russes construisent des forteresses
le long du fleuve Kouban et sur la « ligne » qui les sépare des
montagnards avançant ainsi lentement leurs pions. À la fin du XVIIIème
et dans la première moitié du XIXème, les Russes déplacent des dizaines
de milliers de Cosaques depuis leurs anciens territoires de la région du
Dniepr pour former ces fameux corps d’armée communs sous les noms
Koubanskii et Tchernomorskii (Cosaques du Kouban et ceux de la mer Noire)
. Ils leurs donnent des terres prises aux Tcherkesses, à charge pour eux
de les cultiver, mais aussi de les protéger. C’est là l’origine de cette
inimitié entre les Cosaques et les peuples montagnards du Caucase que
l’on retrouvera à d’autres époques de l’histoire, notamment pendant la
révolution bolchevique, et encore de nos jours, dans le cadre du conflit
entre la Russie et la Tchétchénie.
Au tout début du XIXème
siècle, un émigré français, le duc de Rochechouart, au service du duc
de Richelieu, fondateur d’Odessa, lui même au service de la Russie,
organise ces troupes de cosaques et est à l’origine de la construction
d’un certain nombre de nouvelles forteresses dans le Kouban et dans les
contreforts des montagnes. En 1818, un autre émigré français, Taitbout
de Marigny, nommé par le gouvernement de son pays d’adoption, consul de
Hollande pour tous les ports de la mer Noire, organise une expédition
chez les Tcherkesses pour tenter d’établir avec eux des relations
commerciales. Il débarque dans le petit port de Guelendjik, près de
l’actuelle Novorossisk, où il séjourne pendant trois mois. En 1829, la
paix d’Andrinople est signée entre la Russie et la Turquie. Dès lors
tous les ports de la mer Noire situés sur le littoral, depuis Anapa
jusqu’à Soukhoumi en Abkhazie, appartiennent la Russie. Les Tcherkesses
sont pratiquement encerclés et ont beaucoup de difficultés à
s’approvisionner en armes, en sel et en nourriture. De 1830 à 1839, au
Nord, le territoire des Tcherkesses Kabardiens, avec pour centre la
forteresse de Mozdok, est pratiquement pacifiée. Au Sud, le long de la
côte de la mer Noire, les Russes construisent un cordon de forteresses
et de fortins qui ont beaucoup de mal à résister aux nombreuses attaques
des Tcherkesses de la tribu des Oubykhs . Quant aux Chapsougues et aux
autres tribus du piémont Nord, ils tentent de s’organiser en établissant
des alliances entre eux et en accueillant des émissaires venus du
Caucase oriental où la guerre contre les Russes atteint son paroxysme,
sous la direction de Chamil, imam du Daghestan et de la Tchétchénie. En
1834, un Anglais, David Urquhart, au cours d’une mission secrète qu’il
effectue chez les Tcherkesses, les incite à s’unir davantage pour mieux
lutter contre l’envahisseur. Ce « Lawrence du Caucase », que ses amis
Oubykhs appeleront Daoud Pacha, rédigera une « Déclaration
d’indépendance des peuples circassiens » publiée dans le Times en 1937.
Cette déclaration fera sensation dans toutes les cours d’Europe en même
temps que la reproduction du dessin de l’étendard commun à tous les
Circassiens,(le fond de l’étendard est vert et représente la terre du
Caucase. Les 12 étoiles d’or symbolisent les 12 tribus Tcherkesses
égalitaires. Les trois flèches croisées signifient la position des
Tcherkesses : « Nous ne voulons pas attaquer, mais si on nous attaque,
on sait se défendre »). En 1836, un autre Anglais, James Stanislas
Bell, à l’insu des Russes, se rend chez les Tcherkesses et assiste à
plusieurs de leurs réunions.
En 1841, les chefs des
différentes tribus Tcherkesses, les Tchétchènes, les Lesghis, les Avars
et les Koumiks, se réunissent sur les bords de la rivière Pchekha, près
de Maïkop. Au cours de cette grande assemblée, ils s’engagèrent à
renoncer à leurs luttes ancestrales et à ne se déclarer la guerre
qu’après en avoir référé au Conseil de cette première « Fédération des
peuples du Caucase ». Ayant formé leur union, les Tcherkesses redoublent
leurs attaques contre les forts de la ligne de la mer Noire provoquant
ainsi une réaction des Russes, qui décident de la renforcer par l’envoi
de nouvelles troupes et la construction de nouvelles forteresses. Une
terrible sécheresse survenue dans le pays en 1845 rend la situation des
Tcherkesses littéralement assiégés, encore plus terrible. En 1849,
Chamil, le chef charismatique des peuples musulmans du Caucase oriental
envoie Mohamed Emin, l’un de ses murides (ou chef religieux), chez les
Tcherkesses pour tenter d’implanter chez eux sa doctrine soufie, le
muridisme (*), qu’il impose sur l’ensemble de son
territoire. L’émissaire de Chamyl a également pour mission d’aider les
Tcherkesses à mieux s’organiser pour lutter contre les Russes. Chamyl
n’hésiterait pas à utiliser des méthodes extrêmes allant jusqu’à
ordonner l’exécution de certains chefs pour implanter le muridisme,
raison pour laquelle les Tcherkesses n’adhèreront pas à sa doctrine
religieuse, mais seulement à sa résistance contre les Russes. Cette
année-là, sur les conseils de l’envoyé de Chamil, les Tcherkesses se
mettent d’accord pour investir leur « Assemblée Populaire » du pouvoir
sur le peuple et pour former une administration et une milice
territoriale. De 1850 à 1859, les Russes intensifient leurs attaques
contre les montagnards et gagnent du terrain aussi bien dans la partie
orientale qu’occidentale du Caucase. L’année 1859 est celle de la
reddition de Chamil à Gounib. Dès lors, il ne reste plus beaucoup
d’espoir aux Tcherkesses. Mohamed Emin, réalisant que la situation est
intenable, prête finalement serment d’allégeance à la Russie. Les chefs
des Tcherkesses, réunis à Sotchi le 13 juin 1861, décident de créer une
« Union extraordinaire des tribus Tcherkesses ». Pour gouverner ce
nouvel État circassien, ils créent un Parlement appelé « le Madjliss des
libertés Circassiennes » ou « la Grande assemblée libre » composée de
quinze sages élus parmi les « anciens » selon la tradition tcherkesse.
Puis, ils envoient une députation à Constantinople, à Paris et à Londres,
pour tenter de faire reconnaître leurs revendications d’indépendance sur
le plan international, mais ils ne sont pas entendus. Les gouvernements,
voulant préserver leurs intérêts, refusent de les recevoir. À Londres,
un « Comité d’aide aux Circassiens » formé spontanément pour attirer
l’attention sur l’iniquité de cette guerre du Caucase, publia de
nombreux articles et invita les délégués Circassiens à s’exprimer dans
plusieurs villes du pays, mais cela ne servit à rien.
En 1863, désespérés, les
Tcherkesses demandent une audience au tsar. Le 13 septembre, Alexandre
II reçoit une députation du « Madjiss des Tcherkesses » dans les
montagnes du Caucase du Nord, à Mamruk-Ogaï. Ils lui remettent leur
mémorandum dans lequel ils acceptent de se soumettre en échange de la
démolition des forts construits par les Russes et de l’autorisation de
rester dans leurs montagnes. « Vous irez vous installer là où on vous
indiquera ou bien vous devrez émigrer en Turquie ! ». Telle fut la
réponse cruelle et sans appel du tsar. Seulement 100 000 Tcherkesses sur
un ou deux millions acceptèrent d’aller s’établir dans les plaines du
Kouban. La majorité des tribus tcherkesses, à l’exception des Oubykhs,
les plus farouches, ayant récupéré et placé les ossements de leurs
ancêtres dans des sacs, prirent le chemin de l’exil. C’est ainsi que
commença l’effroyable exode de tout un peuple en direction de la Turquie
(de 700 000 à 1,5 million de personnes selon les estimations de
différents historiens). Pendant encore quelques mois, les Tcherkesses
opposèrent une résistance héroïque aux troupes russes qui pénétrèrent
plus avant sur leur territoire, brûlant les villages, comblant les puits
et coupant les arbres fruitiers pour que plus rien ne pousse et que la
vie disparaisse pendant plusieurs années dans ces régions.
En mai 1864, ils livrèrent
leur dernière bataille au village dans la vallée de Khodz. Ce fut un
véritable massacre au cours duquel les Russes n’épargnèrent ni les
femmes ni les enfants. « Qu’elle soit maudite, la vallée de Khodz d’où
jaillirent des vapeurs de sang ! » , rapportent les chants populaires.
Quelques jours plus tard les troupes du général Evdokimov établirent la
jonction avec celles venues du littoral de la mer Noire.
Après cette bataille et la
proclamation de la fin de la guerre du Caucase faite par le grand duc
Michel Nicolaïevitch le 21 mai 1864, les derniers Oubykhs et résistants
tcherkesses s’en allèrent rejoindre les centaines de milliers
d’émigrants qui, totalement démunis et mourant de faim, attendaient
désespérément les bateaux et les embarcations qui, depuis des mois,
faisaient la navette entre les ports de la côte caucasienne et la
Turquie.
Une page particulièrement
triste de l’histoire des Tcherkesses venait d’être tournée. Une autre,
empreinte tout à la fois, d’espoir, de nostalgie et d’une série de
déceptions allait commencer pour le peuple Tcherkesse éclaté,
transplanté et réparti dans tout l’empire Ottoman, d’abord en Turquie,
puis en Bulgarie et dans d’autres pays des Balkans, puis en Syrie, en
Jordanie et en Égypte. À l’époque de la Première Guerre mondiale, on
trouvait même des Tcherkesses au Yémen, où les autochtones les
appelaient les Arabes aux yeux bleus, en Libye et quelques-uns au
Maghreb.
(L’auteur vient de publier
« Le Gourou de la riviera » aux éditions Jean-Claude Lattès)
(* Selon le
muridisme, l’homme est composé de trois éléments très distincts : le
physique, l’intellectuel et le moral. Les quatre étapes nécessaires pour
qu’il puisse atteindre la perfection sont : la chariat, la tarikat, la
hakitat et la maarifat)

Être Tcherkesse
en France aujourd’hui
La grande majorité des Tcherkesses vivant
en France aujourd’hui, descendants des Scythes et des Sarmates,
héritiers des légendes des Nartes, sont généralement originaires de
Turquie, d’Égypte, de Jordanie ou de Syrie. Parfaitement intégrés et
assimilés dans la société dans laquelle ils vivent, les Tcherkesses
tentent cependant de préserver leurs coutumes, leurs traditions et leur
langue, quand cela est possible, au quotidien.
Identité affirmée, fierté,
honneur, indépendance d’esprit, culte des anciens, déracinement
géographique, histoire tumultueuse non de leur fait, esprit clanique,
pratique tolérante des religions, islam pour les uns et christianisme
pour les autres issus de l’immigration de 1917, monogamie, légendes,
respect de la femme, mariages mixtes de plus en plus fréquents (le
mariage avec quelqu’un de sa famille, même éloigné, est interdit), pas
de divorces, place de la famille essentielle, changements des noms de
famille ou des prénoms pour s’adapter entièrement au pays d’adoption,
intégration sociale, loyauté, courage, honnêteté et hospitalité sont
leur héritage, la base de leur art de vivre et de leur manière de penser
qui les caractérisent le mieux.
Yachar Saillet, Tcherkesse,
est arrivé de Syrie, où il est né, en France, où il s’est marié, une
trentaine d’années auparavant. De père Bjedoukh et de mère Kabardine, il
se sent, aujourd’hui Français, Syrien et originaire du Caucase, où il
n’est encore jamais allé. « Les coutumes Tcherkesses sont toujours
présentes dans mon esprit », précise-t-il.
La famille Loustan, dont
le père, Azzam, est Syrien d’origine Kabarde, vit en France depuis
longtemps. « Nous sommes Français dotés d’une particularité
culturelle étant issus d’une diaspora peu importante en France
originaire d’une région méconnue aux yeux de la majorité de ses
habitants. Nous voulons enrichir la nation française de notre culture et
de notre art de vivre, et promouvoir des valeurs qui n’ont que rarement
cours encore aujourd’hui dans une société individualiste et capitaliste
comme la tradition familiale, le respect des aînés, la considération des
enfants et la justice. » Comment peut-on, dans ce cadre, préserver
la communauté Tcherkesse de l’hexagone et son unité ? « En créant des
associations actives, en organisant des manifestations culturelles en
relation avec les communautés adyghées d’autres pays. »
Pour Myra Daridan, être
Tcherkesse aujourd’hui signifie « se revendiquer comme tel tout en
s’adaptant à la société dans laquelle on vit ». Circassienne (d’origine
Abzakh), Française depuis plus de vingt ans et Égyptienne, « multi-identitaire »
se plaît-elle à dire, Myra défend les droits des Tchétchènes en tant que
Caucasienne, ceux des Palestiniens en tant qu’Arabe et la laïcité dans
le respect de toute foi sans ostentation par respect autant pour la
tradition circassienne que pour son sol d’adoption. Elle pense également
que « la langue Tcherkesse se perd de plus en plus, mais pas les
traditions. Depuis 1989 et l’ouverture des frontières russes, je
constate un retour à l’identité tcherkesse et à la terre caucasienne ».
Mais la question à se poser est : quels sont les liens des Tcherkesses
avec la Russie aujourd’hui car, dans l’histoire, et comme cela est
indiqué précédemment, ce sont les Russes qui, à la fin du XIXème siècle,
les ont chassé de leur terre natale ? « Nos liens sont assez ambigus.
Certains parlent la langue et travaillent avec la Russie. D’autres se
sentent très concernés par la Tchétchénie, bien que dans l’histoire il
existait peu de mélanges entre les communautés du Caucase du Nord.
Certains pensent encore que la Russie est l’ennemie qui nous a forcé à
l’exil. Tous les points de vue se mélangent », précise t-elle.
Dina Bailly, d’origine
Bjedoukh, est née en Syrie. Venue en France pour se marier, elle a fait
ses études à Moscou et a visité le Caucase, pour la première fois, il y
vingt-cinq ans. « Être Tcherkesse est une volonté personnelle »,
affirme t-elle avant d’ajouter « qu’il faut être éduqué comme tel ».
Elle ne ressent pas de vie communautaire entre les Tcherkesses de France,
peu nombreux et géographiquement répartis surtout entre Paris et Lyon, à
la différence d’autres pays où il sont soudés et plus nombreux, comme en
Jordanie, en Turquie ou en Syrie, pour ne prendre des exemples qu’au
Moyen-Orient. « La langue Tcherkesse, par contre, se perd avec les
générations et a été classée comme langue en danger par l’Unesco ».
Selon Zeynep Pihava,
Turque originaire de la tribu Abzakh et appartenant au clan Hatko, « être
Tcherkesse en France ou ailleurs ne change en rien, étant donné que,
depuis ma naissance, mes parents m'ont éduquée avec la Khabze (la
coutume tcherkesse). J'essaie de donner à mes enfants, à mon tour, leur
identité tcherkesse ».
Fatih Atci, d’origine
Kabarde et né en Turquie, est arrivé en France tout petit. Comme il le
dit si bien, « je me sens 50 % Français, 25 % Turc et 25 % Tcherkesse ».
Son épouse, Ayla, parlant peu le français, mais couramment le tcherkesse,
n’est arrivée, suite à son mariage, il n’y a que deux ans de Turquie, où
elle vivait au sein de la communauté. « La communauté tcherkesse, où
qu’elle soit, est liée par des rites, des coutumes et une culture, qui
se transmettent oralement et qui n’empêchent aucunement l’intégration
sociale ».
Tram Shegray, originaire
de la tribu Abzakh, est, lui aussi, né en Syrie en 1977, mais, à la
différence des témoignages précédents, il est retourné avec sa famille
vivre en République des Adyghés, dans le Caucase du Nord, en 1991. En
France depuis 2001, Tram n’y est que de passage pour poursuivre ses
études de gestion d’entreprises. « L’avenir de la communauté est en
danger car la langue ne se perpétue presque plus chez les nouvelles
générations ». Pour lui, être Tcherkesse signifie « avoir la
liberté de choisir sa vie, vivre dans le respect de l’autre et pratiquer
un islam très tolérant ». Vivant au Caucase, quelles sont les
relations qu’entretiennent les Tcherkesses et les Russes ? « Une
méfiance réciproque ».
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Les Tcherkesses dans le monde
. Quelque 5
millions dont 4/5ème hors du Caucase (essentiellement en
Turquie, en Jordanie, en Israël/Palestine, aux États-Unis, en Syrie, au
Liban, en Égypte, en Bulgarie, en Allemagne, en Libye, en Irak, aux Pays-Bas
et en France). Quelque deux millions en Russie, dont environ 630 000
vivant dans le Caucase et 1 306 900 répartis sur tout le territoire de
la Fédération (statistiques de 1989). Dans le Caucase, les Tcherkesses
représentent environ 20 % de la population en
République des Adyghés, 47,5 % en Kabardino-Balkarie et 17 % en
Karatchaï et Tcherkesses. En Syrie,
ils seraient quelque 30 000 – en Jordanie, de 40 à 70 000 – en Israël/Palestine,
3 000 – en Turquie, 1 million
Les Tcherkesses et le général Collet
Philibert
Collet est né le 12 décembre 1896 à Sidi-Bel-Abbès. Durant la Première
Guerre mondiale, il est engagé volontaire dans l’infanterie. Il se bat
au sein du 9ème régiment de Marche des tirailleurs algériens
(RMTA) de 1916 à 1918. Sous-lieutenant en juin 1918, il arbore une croix
de guerre avec quatre citations et est fait, en octobre de la même année,
chevalier de la Légion d’honneur sur le champ de bataille. Début 1919,
Philibert Collet se porte volontaire pour des opérations en Palestine et
en Syrie, et rejoint le 412ème régiment d’Infanterie. Au
cours de l’année 1920, il se fait remarquer pour son courage et intègre
les services de renseignements du Levant, avant d’être affecté à ceux
d’Alep en 1922. Il est commandant d’un escadron de Gendarmerie mobile où
il remarque le courage d’un détachement de cavaliers Tcherkesses. Il
participe avec eux à la pacification des secteurs d’Idlib et d’Hajilar
de 1922 à 1924. Le nom d’Hajilar sera choisi comme première inscription
à broder sur l’étendard des Tcherkesses. Encadrés par les lieutenants
Toufik Bey et Osman Bey, ces derniers inscrivent une seconde victoire à
cet étendard, celle du Djebel Druze. Ils finiront la guerre avec dix
noms de combats inscrits sur leur étendard. En novembre 1925, le
Groupement Tcherkesse est articulé en trois escadrons, puis en cinq en
1927 et, finalement, en huit, sous les appellations de Gardes mobiles,
puis d’Escadrons légers du Levant. Sept citations à l’ordre de l’armée
sont attribuées au Groupement Tcherkesse. En avril 1941, sous
l’impulsion de Philibert Collet et fidèles à leurs traditions d’honneur
et de droiture, une grande partie des Tcherkesses se rallient aux Forces
Françaises Libres et participent à la campagne de Syrie. L’indépendance
de la Syrie en 1946 marque la fin de ces escadrons. Les cavaliers
Tcherkesses ont été de fidèles serviteurs de la France durant cette
période mouvementée de notre histoire. Le général Collet, compagnon de
la Libération le 31 mars 1944, est décédé le 15 avril 1945 suite à de
graves ennuis de santé.
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Bibliographie
. Dictionnaire des nationalités et des minorités en
URSS, de Roger Caratini, Larousse-Bordas, 1990
. Les damnés de la Russie, d’Alexandre Grigoriantz,
Georg, 2002
. La montagne du sang, d’Alexandre Grigoriantz, Georg,
1998
. Étrange Caucase, d’Alexandre Grigoriantz, Fayard,
1978
. Les exilés du Caucase, d’Alexandre Najjar, Grasset,
1995
. Aziyadé, de Pierre Loti, éditions turques Ünlem,
2001
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Petites
histoires tcherkessses
Par Yachar Saillet
Le mariage Tcherkesse ou «
dequoiçe » (partir en secret)
Chez
les Tcherkesses, les filles et les garçons ont toute la liberté de
choisir leur futur conjoint, dont ils gardent souvent le secret. Ils ne
sont pas obligés d’en parler à leurs parents qui respectent ce choix.
Ils décident donc seuls qui ils veulent aimer et avec qui ils veulent se
marier. Par ailleurs, n’importe quel garçon peut courtiser, en tout bien
tout honneur, n’importe quelle fille jusqu’au mariage, car les
fiançailles n’existent pas.
Lorsque deux personnes
décident de s’unir, le mariage peut se faire de manière traditionnelle :
les deux familles se contactent alors uniquement pour l’organisation.
Par contre, le mariage, selon la coutume tcherkesse « dequoiçe », est
soumis à des règles bien précises. Le garçon et la fille se donnent
rendez vous en secret. Dans le passé, le garçon arrivait à cheval, en
descendait avec galanterie pour y faire monter sa dulcinée et ils
repartaient tous les deux. Maintenant, le garçon arrive en voiture avec
un ami et une amie au lieu du rendez vous ; il en descend, prend la
jeune fille par la main et la fait monter avec lui et ses deux amis. Ces
deux derniers, garants de l’honneur du couple, accompagnent la future
mariée chez l’amie et le futur marié va chez son ami. Ce dernier est
chargé d’aller voir les parents du futur marié pour les informer que
leur fils a « enlevé » une jeune fille et que celle-ci réside chez une
amie de leur fils. Cet ami demande alors aux parents du futur marié s’il
peut faire quelque chose pour eux (au cas où ils n’auraient personne à
envoyer comme « ambassadeur » dans la famille de la future mariée). En
général, les parents du futur marié répondent qu’ils enverront tout de
suite une personne de la famille chargée de prévenir les parents de la
future mariée du lieu où se trouve leur fille et de leur demander une
date pour le mariage (environ une semaine après). Dès que celle-ci est
fixée, la future mariée, les deux amis du futur marié et d’autres
proches partent dans des voitures en formant un cortège, avec des
joueurs d’accordéon, vers la maison des parents du futur marié. Et c’est
le commencement des danses et de la musique avec les invités qui sont
arrivés de partout. Dans le même temps, la fête a lieu également avec le
futur marié, chez son ami.
En ce qui concerne la
signature de l’acte de mariage, trois ou quatre hommes (oncles, cousins…)
viennent dans la maison du futur marié. L’une de ces personnes demande à
voir la future épouse pour savoir si elle est venue de son plein gré et
si elle est toujours d’accord pour se marier avec ce garçon (si elle
répond qu’elle a changé d’avis, mais cette situation est rarissime, elle
retournera de suite dans sa famille). Si elle est toujours consentante,
elle doit désigner la personne qui la représentera lors de la signature
de l’acte. De son côté, le futur marié, resté dans la maison de son ami,
aura également désigné son représentant. L’officier d’État civil, dans
la maison du futur marié, fait alors signer les deux représentants après
s’être assuré auprès de ceux-ci que les futurs époux sont bien d’accord.
Les Tcherkesses étant
aujourd’hui majoritairement de confession musulmane, l’officier d’État
civil et les deux représentants lisent un « al-fatiha », l’un des
surates du Coran, et terminent en disant « amen ». À ce moment-là, les
parents du marié, ou leur représentant, donnent une somme d’argent
symbolique à la famille de la mariée. Souvent, celle-ci sera restituée à
la mariée sous forme de cadeaux. Une autre somme d’argent, beaucoup
plus importante que la première, sera écrite sur l’acte de mariage et
conservée dans la famille du marié. En cas de divorce, le marié devra
alors payer cette somme à sa femme. Le mariage officiel est alors
terminé. Dans la tradition tcherkesse antéislamique, le cadeau offert à
la famille de la mariée était souvent une épée précieuse ou une cotte de
mailles.
Les grandes fêtes du mariage
peuvent alors commencer dans la maison du marié et durent de trois et
sept jours pendant lesquels chaque soir, des garçons et des filles
viennent de tous les villages pour danser. Le dernier jour rassemble
tous les invités qui donnent leurs cadeaux. Il est de tradition que la
mariée, comme le marié, soient absents de ces festivités par pudeur pour
les aînés.
Durant ce dernier jour, la
coutume est toujours présente :
- les mariés n’ont pas participé à la fête avec tout le monde : la
mariée est restée dans l’une des chambres de la maison de sa belle
famille où des femmes et des enfants viennent la voir et l’admirer dans
sa robe de mariée. Le marié est, quant à lui, resté dans la maison de
son ami où il y a également une petite fête et ne vient rejoindre sa
femme que la nuit, très tard, après le départ des invités. Son ami a
pour mission de monter la garde afin que le jeune couple ne soit pas
dérangé. Le marié quitte sa femme de très bonne heure le matin pour que
les invités ne le voient pas sortir de la chambre. Les deux ou trois
premières nuits, il ne doit pas accomplir l’acte sexuel pour ne pas
brusquer sa jeune épouse qui est vierge. Ensuite, personne ne sait à
quel moment le mariage a été consommé, tout étant toujours gardé bien
secret,
- le dernier jour de fête, après le repas, les jeunes filles et les
femmes font sortir la mariée de sa chambre avec des chants et de la
musique (de l’accordéon). Les proches parents et amis jettent des pièces
de monnaie sur la mariée et les enfants les ramassent avec joie. La
mariée rentre alors avec tout le monde dans la salle à manger où elle
rencontre les femmes âgées ainsi que sa belle-mère qui ne l’avait pas
encore vue. La jeune épouse retourne ensuite dans sa chambre accompagnée
de musique et de ses amies,
- dans les villages, les garçons arrivent sur leurs chevaux dans la cour
de la maison du marié. Une jeune fille de la famille du jeune époux a
préparé un présent confectionné avec ses amies : en haut d’un manche en
bois est fixé une sorte de globe habillé de fils d’or, de pierres
colorées, de noix et de noisettes, surmonté d’un petit drapeau
tcherkesse. Tous les garçons descendent de cheval, le plus âgé
s’approche de la fille qui lui donne le présent. Ils repartent ensuite à
toute allure pour rattraper le garçon détenant le présent pour le lui
prendre. Quand le jeu est terminé et que tous sont fatigués, ils
rentrent au village.,
- les danses ont lieu toute la nuit,
- la seconde nuit après le dernier jour de fête, le marié revient dans
sa maison, accompagné de ses amis, rejoindre sa femme.
Durant plusieurs mois, la
jeune mariée est considérée comme une invitée par sa belle famille. Les
parents de la future mariée ne sont pas présents au mariage de leur
fille car la coutume veut que la mariée s’habitue à vivre loin de sa
famille et cela commence dès le jour du mariage. À la naissance du
premier enfant, la jeune femme revient dans sa famille avec son bébé et
peut y rester un ou deux mois.
Dans un passé très lointain,
les jeunes filles tcherkesses, vers 15 ans (avant que leur poitrine ne
se développe), portaient un corset en bois très serré habillé d’un tissu
épais enserrant continuellement leur poitrine et empêchant le
développement des seins, dont l’expression était honteuse et le
développement peu compatible avec l’équitation que les femmes
pratiquaient traditionnellement. Cette compression du thorax entraînait
beaucoup de problèmes médicaux et cette coutume n’existe plus depuis au
moins 200 ans. Lors du mariage, le marié devait en couper les attaches.
Si le marié blessait sa jeune épouse, cela était jugé honteux traduisant
qu’il n’avait pas maîtrisé son geste.
Bien que les Tcherkesses
soient musulmans et que l’islam permette à l’homme de prendre plus d’une
femme, ils sont monogames et le divorce est très rare, la coutume des
rencontres permettant de connaître son épouse (ou son époux)
parfaitement. Depuis la perte progressive des coutumes, le divorce
progresse.
Dans le passé, les mariages
consanguins n’existaient pas. Actuellement, de par leur implantation
dans le Moyen-Orient, certains Tcherkesses se marient avec des cousins,
ou cousines, malgré les connaissances médicales actuelles concernant la
transmission des maladies génétiques.
Dans les villages, les
épouses habitaient toujours chez leurs beaux-parents.
Les hommes tcherkesses ne se mariaient que très rarement avec des femmes
divorcées.
______________________________________________________
Le rôle et la place de la femme dans la société
tcherkesse
Par
Yachar Saillet
Dans
le monde entier, la femme tcherkesse était demandée pour sa beauté, sa
féminité et son éducation (cf. le roman « Aziadé » qui relate l’amour de
Pierre Loti pour une femme tcherkesse, en Turquie).
Napoléon a toujours compris
l’importance du rôle des femmes et des mères : « Une femme qui berce un
enfant avec la main droite, berce le monde entier avec sa main gauche ».
Cette maxime s’applique parfaitement à la pensée tcherkesse.
Par rapport au rôle et à la
place de la femme dans les sociétés occidentale et orientale, la femme
tcherkesse a eu, de tout temps, une place prépondérante dans son groupe
ethnique. Mais il est difficile de parler d’égalité entre hommes et
femmes dans la mesure où chaque groupe avait sa spécificité et ses
responsabilités : l’homme travaillait en dehors de la maison, il était
autrefois guerrier, il est aujourd’hui fonctionnaire, travaille dans des
entreprises, ou dans les champs, sa préoccupation première étant de
ramener de quoi faire vivre sa famille. Quant à la femme, trois rôles
principaux, et non des moindres, lui incombaient :
- elle devait élever ses enfants et en assumer les responsabilités
quotidiennes : les nourrir, les soigner, leur apprendre la langue
tcherkesse et les éduquer en leur transmettant oralement toutes les
coutumes, avec tout son amour maternel. Les jeunes enfants étaient, en
effet, plus proches de la mère dans la vie quotidienne et les rapports
avec leur père passaient presque toujours par son intermédiaire,
- c’est elle qui dirigeait et organisait son intérieur. Elle n’allait
jamais travailler dans les champs - contrairement aux paysannes
françaises par exemple, mais pouvait éventuellement s’occuper de son
jardin. Elle était généralement douée pour les travaux de couture et
créait son propre costume traditionnel brodé avec raffinement de fils
d’or ou d’argent (certaines d’entre elles pouvaient également faire des
costumes d’hommes et avaient la réputation de juger d’un seul coup d’œil
la taille sans prendre de mesures). Les femmes confectionnaient
également les vêtements des hommes lorsqu’ils partaient à la guerre.
La femme tcherkesse avait l’habitude de tenir sa maison d’une manière
exceptionnellement impeccable (une anecdote réelle qui date des années
40 rapporte qu’un général français invité dans une maison tcherkesse
d’un village de Syrie, sur les hauteurs du Golan, avait été surpris de
trouver une maison de village aussi propre. Après l’avoir quittée, il a
demandé s’il pouvait en visiter une autre qu’il a trouvée également
aussi propre. Il avait imaginé que la première maison avait été préparée
spécialement pour sa venue. Il a dit alors : « nos villageois, en France,
ne sont pas aussi propres qu’ici », à la grande surprise des habitants
de ce village tcherkesse),
- enfin, la femme tcherkesse organisait les dépenses de la famille et ce
rôle de gestionnaire lui donnait une grande responsabilité et un pouvoir
certain. Elle apprenait ainsi à ses filles comment il fallait gérer une
maison.
On remarque ainsi que l’homme
était uniquement le soutien économique de la famille. Il n’intervenait
dans la vie de famille qu’en cas de litige très important.
Le dialogue et le respect
mutuel ont toujours existé entre la femme et l’homme, et les enfants
suivaient l’exemple de leurs parents. Le respect s’imposait
naturellement : la femme respectait son mari devant ses enfants et les
enfants apprenaient ainsi à respecter leur père. Les adultes
respectaient également les enfants qui à leur tour, devaient respecter
les adultes. Les châtiments corporels vis-à-vis des enfants n’existaient
pas chez les Tcherkesses. La règle voulait que le dialogue et l’exemple
remplacent la force. La notion de responsabilité aidait les enfants à
éviter les conduites qui risquaient d’entraîner un sentiment de honte
chez eux et au sein de la communauté, surtout lorsqu’ils ne respectaient
pas les coutumes. L’éducation se fait librement, mais en privilégiant
toujours les sentiments « nobles » sensés représenter les Tcherkesses (honneur,
courage, franchise, fidélité…). Ce respect se retrouve dans la coutume
qui obligeait le cavalier qui croisait une femme à descendre de cheval
pour l’accompagner jusqu’à sa maison ou qui ne devait remonter sur sa
monture que lorsqu’il l’avait dépassée.
Enfin, certaines femmes,
plutôt âgées et avec une grande expérience, occupaient des postes de
gestionnaires de villages (maires), mais aussi, plus simplement,
pouvaient gérer une famille complète (enfants, petits-enfants, cousins…).
La femme avait habituellement la capacité de résoudre des problèmes avec
diplomatie et justesse, sachant critiquer avec douceur, alors que la
force et la brutalité correspondaient plus au comportement masculin (en
référence au guerrier tcherkesse). La tradition de galanterie tcherkesse
impliquait que lors d’une querelle, si violente soit-elle, entre deux
hommes, si une femme laissait tomber son mouchoir entre deux combattants,
ils cessaient immédiatement les hostilités.
On retrouve chez la majorité
des Tcherkesses un caractère dominateur de leader. Ils réussissent leur
vie individuellement, mais peuvent difficilement suivre un chef, chacun
se trouvant capable d’occuper cette place. La mère inculque à ses
enfants la notion de respect et d’honneur, mais aussi celle de liberté
de pensée et d’indépendance. Cette caractéristique se retrouve dans
l’histoire : la seule fois où des Tcherkesses ont créé un État durable
et solide, c’était au temps des Mamelouks d’Égypte. Les leaders
tcherkesses dirigeaient alors des peuples non tcherkesses. Ceci tendrait
à prouver qu’ils ne pouvaient pas se diriger eux mêmes : soit ils
étaient sous une domination (ottomans en Turquie), tout en accédant à de
nombreux postes de hauts dignitaires, soit ils dirigeaient d’autres
peuples que des Tcherkesses (Mamelouks en Égypte et en Syrie). De ce
fait, dans le passé, le facteur essentiel qui divisait les Tcherkesses était
une forte rivalité entre les différents clans. Chacun pensait en effet
avoir une origine noble avec le sentiment de supériorité qui en
découlait. Cette utopie a heureusement disparu. Malgré tout, jusqu’à ce
jour, aucune langue commune n’a pu être adoptée pour rassembler tous les
Tcherkesses (comme les Français et les Arabes) (*).
(* Une légende
raconte que Dieu, en distribuant les langues dans le monde, après avoir
donné une langue à chaque pays, était arrivé au-dessus des montagnes du
Caucase. L’accès difficile de ces montagnes avait entraîné la chute de
toutes les langues qui restaient dans les sacoches de son cheval. C’est
ainsi que le Caucase recense une si grande multitude de langues)
______________________________________________________
Importance de la
notion de respect, d’honneur, de vérité et de courage
Par Yachar Saillet
Dans les villages
tcherkesses, la vie sociale était organisée de telle manière qu’un
contrôle permanent était institué par tous les membres de la communauté,
du fait que tout le monde se connaissait et qu’un manquement aux
coutumes était immédiatement jugé comme honteux (manque de respect et
déshonneur, par exemples). Malgré tout, litiges, conflits et querelles
sont réglés au sein de la famille, entre le père, la mère et les enfants,
sans intervention extérieure. Cette coutume de respect et d’honneur
était fixée dans l’esprit de chacun sans qu’aucune violence ne soit
indispensable entre hommes, femmes et enfants. « Si on aime, on respecte »,
« si on respecte, on aime et on est fidèle ». Cette idée est essentielle
dans l’éducation tcherkesse. Ces notions de respect, de confiance et de
fidélité, véhiculées par les femmes tcherkesses construisaient une
société solide, droite et honorable, où la parole devait être respectée,
la confiance non bafouée. La jeune fille a le droit de recevoir ou de
sortir seule avec un garçon. En effet, ce dernier doit toujours la
respecter et la protéger. Elle sait qu’elle peut avoir confiance
lorsqu’elle se fait raccompagner, sinon la honte serait terrible pour le
garçon qui ne l’aurait pas respectée. Ce sont ces notions qui ont été
les plus préservées jusqu’à présent au niveau de la diaspora tcherkesse.
Quand Napoléon a fait prisonnier Mourad Bek, en Égypte, après avoir
appris qu’elle était montée sur une colline pour voir la prison où était
son mari, il a proposé à cette femme, d’une beauté exceptionnelle, de
libérer son époux durant 24 heures pour qu’ils se voient tranquillement,
mais elle a refusé. En effet, une femme tcherkesse ne montrera jamais sa
faiblesse et ne ternira jamais la réputation de son mari en acceptant un
« cadeau » de son ennemi, même si elle doit en souffrir. Dans la
tradition tcherkesse, la femme est l’égale de l’homme, en honneur, en
bravoure, comme d’ailleurs, il faut le reconnaître, en beauté.
L’histoire proche et lointaine des Tcherkesses en a fait un peuple fier,
qui a su survivre à des siècles de guerre et d’exil par le courage d’une
intégration volontaire sans perdre ses traditions séculaires.
Source:
Faiths & Projets
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